L'église de SAUJON
ne possède aucun élément roman
mais abrite quatre magnifiques chapiteaux découverts en 1912 ...
visibles à hauteur d'homme !

Les quatre magnifiques

chapiteaux romans de SAUJON

Texte intégral de Charles CONNOUË
Photos de Michel ROCHAT et Alain DELIQUET


Les photos sur ce site peuvent être utilisées exclusivement à des fins non commerciales après autorisation et sous réserve de mentionner la source:
"Site Belle Saintonge"

Chef-lieu, de Canton (à 25 kilomètres à l'ouest de Saintes)

Église paroissiale de Saint Jean-Baptiste. Elle serait bâtie à l'emplacement et sur les ruines d'un temple romain.
Cet édifice relativement moderne est sans caractère.
La nef circulaire à plafond bas, éclairée par des fenêtres en tiers-point et le chevet circulaire n'ont pas d'ornementation. En avant du chœur deux arcs en plein cintre ouvrent sur deux chapelles formant transept. L'arc de la chapelle de gauche (qui occupe la base du clocher) est cantonné de deux piliers portant de beaux chapiteaux. A côté deux demi-colonnes anciennes, posées sur des crédences, sont terminées par deux autres chapiteaux de même style et d'un égal intérêt.
Ces quatre chapiteaux, qui étaient encore il y a peu de temps dans une salle de l'école municipale, ont été découverts au commencement du présent siècle (1912) au cours des fouilles effectuées sur la place du champ de foire où selon la tradition, se trouvait une ancienne église, dédiée à Saint- Martin (détruite à la révolution). Ils étaient enfouis pèle-mêle avec d'autres débris à deux mètres de profondeur dans un trou qui devait être une ancienne crypte. Ces quatre très beaux spécimens d'art roman représentent

Daniel ou clin d'oeil à Daniel à SAUJON

l'un Daniel dans la fosse aux lions ;
(Je propose plutôt un clin d'oeil à Daniel)


l'autre le pèsement des âmes ;

La pesée des âmes de SAUJON
 
un troisième un pêcheur avec un énorme poisson sur l'épaule, peut-être Tobie ;
(il porte une ceinture de force, symbole courant indiquant un effort à faire ou un travail)

Les chapiteaux de SAUJON

le quatrième une scène de la Résurrection :

SAUJON

Tous ces débris, chapiteaux et colonnes étaient recouverts d'un crépissage où se discernaient encore des dessins rouges et jaunes. 

La technique de ces sculptures, qui méritent par leur valeur artistique d'être ainsi réemployées, accuse la deuxième moitié du XIIe siècle.



Fin du texte de Charles CONNOUË _______________________________

Les églises de la SAINTONGE

(livre 2 épuisé)

édition: R.DELAVAUD ___________avec leur aimable permission.

Faisons parler les chapiteaux.....
ou du moins essayons...



DANIEL dans la fosse aux lions ?
 
Le thème de Daniel dans la fosse aux lions est très commun, il est représenté généralement avec 4 lions qui lui  lèchent les pieds...
Ce n'est pas le cas ici, ce qui ouvre la porte à un clin d'oeil du sculpteur représentant un saint par exemple.

Voici l'extrait biblique concernant Daniel:
Livre de DANIEL  chapitre VI, versets:20-21-22

Rappel : Le roi a fait jeter contre son gré Daniel dans la fosse aux lions affamés et il revient le lendemain:
 " Et comme il approchait de la fosse, le roi prenant la parole, dit à Daniel d'une voix triste;
_ Daniel, serviteur du Dieu vivant, ton Dieu  que tu sers sans cesse, te pourrait-il avoir délivré des lions?
_ Alors Daniel, dit au roi: ô roi, vis à jamais!
 Mon Dieu a envoyé son ange et il a fermé la gueule des lions et ils ne m'ont fait (aucun) mal,
parce que j'ai été trouvé innocent devant lui ; et même, ô roi! je n'ai commis aucune faute à ton égard."


La main droite levée signifierait alors l'innocence de Daniel face au roi....


Aux versets  25-26 et 27, on trouve un message peut-être celui voulu par les sculpteurs ?

"(25)_Alors le roi Darius écrivit : A tous les peuples et nations de toutes langues qui habitent sur toute la terre: que votre paix soit multipliée!
(26) Un édit est fait de ma part, que, dans toute l'étendue de mon royaume, on ait de la crainte et de la frayeur pour le Dieu de Daniel;
car c'est le Dieu vivant, et qui demeure à toujours; et son royaume ne sera point dissipé, et sa domination (sera) jusqu'à la fin.
(27) Il sauve et il délivre, et il fait des prodiges (et) des merveilles dans les cieux et sur la terre, tellement
qu'il a délivré Daniel de la puissance des lions."


DANIEL: C'est le message de la victoire du condamné à mort sauvé par sa foi,
la foi en Dieu qui délivre et fait des prodiges....



Daniel à St EUTROPE église haute de SAINTES
DANIEL à Saint EUTROPE de SAINTES
se fait bien lécher les pieds et lève les deux mains en signe d'innocence
sur ce tableau il n'a pas de livre dans la main

Autre interprétation :

Il s'agirait de montrer que la sainteté c'est vaincre par la foi ses vices représentés par les léonins, symboles de la force virile.
L'autre mode d'expression du même thème, très commun, étant Samson dominant le lion.





La "pesée des âmes"
Un  jugement oui mais intérieur,
un examen de conscience.

Les scènes du pèsement similaires à celle de SAUJON se retrouvent en façade à CORME-ROYAL
et sur un chapiteau monumental  dans l' église haute de St Eutrope à Saintes, à Colombiers, à Arces-sur-Gironde
 et aussi ailleurs qu'en Saintonge...à St Nectaire, à Lanobre, Vézelay, etc...
 ce serait plutôt un thème récurant...

Mais souvent c'est un couple qui se présente (églises Saint-Eutrope haute à Saintes, d'Arces-sur-Gironde, Lanobre...)

Le jugement  de DIEU est probablement l'évènement le plus craint au XIIe,
en effet, parvenir à la vie éternelle, au paradis, près du "Très haut", est la préoccupation de chacun, du plus grand au plus petit!
Quelques uns y consacrent leurs vies d'autres _surtout les seigneurs et princes_ pour s'assurer d'être jugé dans la catégorie des "justes", font de somptueuses donations... voir des pèlerinages.

Jusqu'aux Xe et XIe siècles il n'était pas demandé de renoncer à ses vices, voire même de les regretter puisque l'application de la peine prévue au pénitentiel effaçait la faute comme le fait notre justice civile actuelle. On fait quelques jours de jeûnes (ou bien on les achète), ou bien un pèlerinage et l'on était absout.
Mais l'Église commence a instaurer le sacrement de pénitence, en exigent plus de contrition, et l'engagement de renoncer aux péchés, ce qui se traduit dans les sculptures romanes par les acrobates et retournements symbolisant la conversion intérieure.

Une autre raison d'envisager cette scène de pesée comme examen de conscience réside dans le fait qu' aucun texte ne relate cette scène sous cette forme où un ange pèse et un démon triche :

Ni dans la bible
Ni dans les évangiles
Ni dans les apocryphes connus
Ni chez les pères de l'église
Ni dans le coran !

La version eschatologique du jugement se trouvera plus tard sur les tympans des beaux édifices de la fin du XIIe.
Alors l'Église propose cette scène comme le jugement immédiat après la mort :
petit problème le purgatoire n'est pas encore inventé et ne sera officialisé qu'en 1254 !

____________________________

Que présente alors le sculpteur ?

A mon avis il évoque le jugement intérieur : un examen de conscience
peut-être un héritage de la fête juive de "Roch Hacha na" qui évoque le jugement de Dieu et incite
à l'introspection, à se juger par rapport à sa foi ou à sa pratique religieuse.


____________

Dans la tradition des chrétiens orientaux c'est l'archange Michel et non Gabriel qui pèse.
J'ai trouvé à la MNAC un tableau du XIIe, qui cite Raphaël et Gabriel comme guides de l'âme

enlevement de l'ame

et Michel effectuant la pesée, avec un démon tricheur :

pesement






Alors si je peux me permettre:

Une fois de plus les sculpteurs se sont appropriés une représentation non conforme à l'orthodoxie
 mais ils montrent une scène  bien parlante  pour transmettre un message.

Il s'agit non pas de représenter le jugement dernier de la fin des temps (celui des tympans du XIIe et souvent gothiques)
mais d'évoquer  plutôt notre propre jugement maintenant
et non celui de notre âme à la séparation d'avec le défunt.

En effet  notre conscience  selon la pensée de l'époque
est appelée constamment à un choix.
Pourquoi pas entre un côté où se trouvent les anges et un autre où se trouve nos démons.

Toujours le même combat spirituel!

J'y vois un appel à notre jugement de libre arbitre, à stimuler notre conscience d'être intelligent et libre,
et non pas rester passif comme le personnage nu.

Le sculpteur nous incite à réagir car le Malin lui est actif !



Dans la première conférence de Jean Cassien qui était très lu dans les monastères et
dont les textes servaient de guide aux moines
on peut trouver la réponse
Il s'agit de notre jugement intime.

"Nous avons aussi parlé de l'emploi des balances pour vérifier le poids; nous imiterons en cela les changeurs, si nous examinons scrupuleusement tout ce que nous avons la pensée de faire, et si nous le mettons dans la balance de notre coeur, afin de voir si le poids, le mérite de cette action, est conforme à la règle et à la crainte de Dieu, ou s'il est affaibli par l'orgueil et le désir de la nouveauté; s'il n'est pas rogné, détérioré par la vaine gloire. Après avoir tout pesé au poids du sanctuaire, nous accepterons avec empressement ce qui sera conforme aux actes et aux doctrines des prophètes et des apôtres, et nous rejetterons, comme imparfait et dangereux, tout ce qui sera condamné par ce contrôle."





Le pêcheur avec un énorme poisson sur l'épaule ...

SAUJON
Une énigme, plein de versions
(ce qui est normal pour un chapiteau 
isolé d'un contexte en lien avec le thème).
Le thème de l'homme portant un énorme poisson se retrouve également
sur des chapiteaux à Courpiac (33), à Arbis (33), à Saint-Fort-sur-Gironde (17)
à Moulis, à Bouliac, à Loupiac, à Cerons, à Saint-Macaire,
à Esclottes, à Coutures, et c'est en raprochant de ses lieux que l'on peut
peut-être découvrir une ligne directrice.

LAGRAULIERE_Corrèze
à Lagraulière (19 Corrèze)

 et probablement encore ailleurs.


A Saujon l'homme portant l'énorme poisson est associé à un autre homme portant une houe sur l'épaule;
s'agit-il du même personnage? De l'humanité en général ?

Mon hypothèse :
Si le poisson est le symbole du chrétien comme cela était aux premiers siècles;
porter ce lourd poisson est une tâche éprouvante et
demande un travail en profondeur comme le fait le paysan en retournant la terre.


Tobie n'a selon moi rien à voir !

A ARBIS (33) on retrouve la paire homme portant un poisson et paysan laboureur, sur la même fenêtre:


ARBIS en GirondeARBIS

ARBIS (33)
Ne serait-ce pas la représentation de la culture de l'âme :

« Le soin de notre âme, frères, très chers, est en tout point semblable à la culture de la terre. En effet, de même que dans une terre cultivée, on arrache d'un côté, on extirpe de l'autre jusqu'à la racine pour semer le bon grain, de même doit-on faire dans notre âme : arracher ce qui est mauvais et planter ce qui est bon. »
« Il existe deux sortes de champs : l'un est le champ de Dieu, l'autre celui de l'homme. Tu as ton domaine, Dieu aussi a le sien ;
ton domaine, c'est ta terre ;
 le domaine de Dieu, c'est ton âme.
Est-ce que Dieu mérite de nous que nous négligions notre âme qu'il aime tant ?
Si tu te réjouis en considérant ton domaine cultivé, pourquoi ne te lamentes-tu pas en considérant ton âme en friche ?
Des champs de notre domaine nous avons à vivre peu de jours en ce monde ; de la culture de notre âme nous aurons à vivre sans fin dans le ciel ;
c'est donc là, c'est-à-dire à propos de notre âme, que nous devons toujours dépenser le plus de zèle. »
« Dieu a daigné nous confier notre âme comme son domaine,
si bien que nous devons mettre tout notre zèle à bien la cultiver ;
travaillons donc de toutes nos forces avec l'aide de Dieu pour qu'au moment où Dieu voudra venir dans son champ,
c'est-à-dire dans notre âme, il le trouve entièrement cultivé, entièrement arrangé, entièrement ordonné ;
qu'il y trouve une moisson et non des ronces ; qu'il y trouve du vin et non du vinaigre ; du blé plutôt que de l'ivraie. »

Source:  Sermon de St Césaire d' Arles (470-542)  , trad. M.-J. Delage, Sources Chrétiennes , Cerf, Paris, 1971





 "les femmes au tombeau"



Le sculpteur passe le message de la résurrection et donc de la vie éternelle.

Ceux qui croient en la résurrection et qui s’y préparent contrôlent leurs instincts et soumettent leurs passions.
Ils se préparent spirituellement et vivent dans la vertu.
D'où peut-être le gros poisson à porter, et la houe...




Un site avec plus de détails, dont l'auteur s'est aussi intéressé de près à ces 4 chapiteaux:
http://lepetitrenaudon.blogspot.fr/2013/09/les-chapiteaux-de-saujon.html

Voici un article du bulletin de la Société d'histoire et d'Arquéologie en Saintonge Maritime
N° 22 _ 2001

UN CHAPITEAU ROMAN DANS L'ÉGLISE SAINT-JEAN-BAPTISTE DE SAUJON

Jean-Pierre HIBLE
« UN HOMME PORTANT UN POISSON »


« Au Moyen Age, le génie humain n'a rien pensé d'important qu'il m l'ait écrit dam la pierre, » Victot Hugo

L'un des quatre chapiteaux déposés dans l'église paroissiale de Saujon et provenant du prieuré Saint-Martin, aujourd'hui disparu, représente un homme portant sur son épaule un poisson. Ce thème a suscité des interprétations différentes et contradictoires.

Conditions de la découverte

En 1912, alerté par la découverte de sarcophages, Léon Massiou entteprend des fouilles sur le site de l'ancien cimetière. Il va ainsi mettre à jour des éléments architecturaux provenant de l'ancien prieuré Saint-Martin.
Parmi ces éléments quatre chapiteaux historiés - Daniel dans la fosse aux lions, Le Pésement des âmes, Les Saintes Femmes au Tombeau et la Résurrection, un Homme portant un poisson, -qui après quelques tribulations vont être déposés dans l'église paroissiale. L'un d'entre eux « L'homme portant un poisson » sera l'objet de cet article.
Contexte historique

La documentation écrite sur ce monastère est bien pauvre. Seuls quelques lambeaux d'informations sont parvenus jusqu'à nous. Ce prieuré aurait été fondé au Ve siècle et relèvera de l'abbaye Saint-Martial de Limoges, au Xlle siècle.
La date de sa destruction est incertaine : 1415 « le Comte d'Autinton (Hutington) et ses gens anglois qui prirent l'église de Saint Martin dudit lieu de Saugeon, et détruisirent tous les biens, meubles et héritages des habitants dudit lieu... » ; 1556, on trouve « Messire Michau Boucquet prêtre et chapelain de la Chapelle fondée par feu Nicolas Rouillard, desservie en l'église de Saint Marthin de Sauion... » ; en 1568, les Huguenots occupent Saujon ; en 1571, Denis de Campet épouse Bertrande Burlé, dame de Saujon et en partie du Chay, en août 1573, il acquiert la partie de Saujon qui lui manque, attribuée à l'un des fils La Trémouille. Denis de Campet et sa femme appartiennent à la religion réformée. La destruction du prieuré a pu se dérouler en plusieurs étapes entre 1571 et 1628 (chute de La Rochelle). Malgré la destruction des bâtiments, réduits à l'état de ruines, l'abbaye de Saint-Martial continue à procéder à la nomination de prieurs, coseigneurs de Saujon (du baillage de Ribérou). En 1631 (12 juin), Anne d'Authon acquiert une maison au lieu dit La Croix et un pré sur le Dalon, du seigneur de Saujon (Samuel-Eusèbe de Campet) et du prieur. En 1685, inauguration de l'église paroissiale Saint-Jean-Baptiste, édifiée ou réédifiée sur une partie du cimetière protestant, établi en 1629. En 1683, le Pouillé de Saintes indique la présence d'un prieur et de six religieux, nommant deux bénéfices : l'Eguille et la paroisse de Saujon. Au début du XVIIIe siècle, les ruines sont toujours apparentes, et Claude Masse y voit de façon erronée des restes de fortifications. Au milieu de ce même siècle, le prieur de Saujon nomme encore le curé de Saujon et celui de l'Eguille. En 1772, le Relevé de Vérifications des biens ecclésiastiques donne 2575 livres de revenus annuels au prieuré.

Donc la destruction matérielle du prieuré a pu s'échelonner entre 1571 et 1628, bien que la charge et les revenus du prieuré soient maintenus bien après cette date.

A la destruction physique, la mise en commande du prieuré ajouta à son démantèlement, par exemple, à l'époque de la consécration de l'église paroissiale (1686), Jean-Baptiste de Vertamon (f 02 août 1688) en est le prieur, il réside à Paris.

Description du chapiteau.

Composition générale

Un homme ploie - au point de mettre un genou à terre - sous le poids d'un énorme poisson qu'il porte sur son épaule gauche et un second personnage portant une houe à l'épaule gauche soutient la queue du poisson de sa main droite. Les deux hommes se font face sur deux côtés du chapiteau et sont vêtus de robes ornées. Seuls deux pans de la corbeille du chapiteau sont sculptés. Tailloir et astragale limitent la scène inscrite totalement sur la corbeille. Le relief est bien dégagé. Il est à noter qu'il n'y a pas de fond à la scène et que seule une ébauche de volume en souligne la partie supérieure. La totalité du chapiteau mesure environ 0,63 m, on remarquera l'importance du tailloir, brut, sans aucune trace de travail de la pierre outre la taille, qui occupe environ 1/3 de la totalité du bloc (0,20 m). Il est vraisemblable que l'importante surface lisse du tailloir ait été destinée à recevoir une peinture, comme semblent l'indiquer les traces de peintures découvertes sur les colonnes lors de l'invention. Nous retrouvons la même proportion entre le tailloir lisse et la corbeille historiée, ainsi que l'espace laissé à la peinture sur les trois autres chapiteaux saujon-nais, ce qui conforte l'impression d'unité stylistique entre eux.
Les figures
Les deux personnages sont richement vêtus et portent une sorte de chaussons effilés. Le poisson apparaît - à l'évidence de grande taille et donc d'un poids certain. Les yeux des deux personnages sont creusés au trépan.

L'homme portant un poisson
II plie le genou sous le poids du poisson qu'il porte sur l'épaule gauche, la tête derrière son dos et soutient la partie postérieure de l'animal à deux mains, l'une -la main gauche- au-dessus du corps, l'autre en dessous. La moitié gauche du visage disparaît, enfouie, dans le corps du poisson. Le genou droit au sol donne une sensation de pesanteur, le mouvement principal s'exerçant de haut en bas. La tête mesure environ 0,12 m pour un corps -redressé- que l'on peut estimer à 0,40 ou 0,45 m, ce qui fait une proportion d'à peu près un tiers (proportion naturelle : environ 1/7). Les traits de la tête sont grossiers et nets, ils ressortent de la sculpture romane saintongeaise contemporaine, le nez est fortement prononcé, la bouche bien dessinée, le menton légèrement prognathe, la chevelure est composée de plis en mèche sur le front, les cheveux longs descendent sur la nuque de ce premier personnage. Le corps se détache bien du fond et présente une fermeté certaine. La robe portée par cet homme suit le mouvement du corps et le souligne, elle est indiquée par une alternance de trois bandeaux horizontaux, l'un vierge de décoration, le deuxième constitué d'un rang de petites boules, le troisième de petits trous alignés. Le bas de la robe est souligné pat une sorte de feston. Cette robe est comparable à celle de l'ange qui se tient derrière la balance sur la Pesée des âmes et évoque celle de l'ange assis sur le bord du tombeau des Saintes Femmes au Tombeau. Cette robe est fermée par une ceinture nouée en x , identique à celle de la première Femme au Tombeau. Les mains et les doigts sont nettement figurés. Une impression globale d'aisance du mouvement malgré l'effort ressort de ce premier personnage.
Le poisson

La taille du poisson dont la tête pend dans le dos de l'homme est imposante. Les écailles, par rang de cinq sont parfaitement lisibles, bien marquées par le sculpteur. Les trois parties du poisson sont bien identifiables : la tête arrondie, les yeux importants, la mâchoire légèrement courbe, de petites taches rondes sont visibles sur le sommet de la tête ; le corps ferme ; la queue, large, bien dessinée et marquée par une série de traits qui vont en s'évasant. Les nageoires apparaissent très clairement : de chaque côté, près des ouïes, une autre sur le ventre et deux sur le dos du poisson. On peut estimer la taille de la représentation du poisson à environ 0,50 m donc plus grande que l'homme qui le porte.

Le deuxième homme

II apparaît sur la seconde face taillée du chapiteau, le visage dans l'angle de la corbeille. Lui aussi, plie le genou. Il soutient la
queue du poisson de la main droite et tient de la main gauche une houe qu'il porte sur l'épaule gauche. Les proportions sont sensiblement les mêmes que celles de son compagnon : la tête mesure environ 0,115 m pour une hauteur totale d'environ 0,31 m, donc un rapport proche de 1/3. La houe est, elle aussi, imposante : le manche mesure 0,26 m et le fer, de forme arrondie, 0,14 m. Ici aussi, on notera l'importance donnée à l'objet porté. Son vêtement est différent, il est constitué de courbes épousant et soulignant le mouvement du corps qui vient en aide au premier homme. La robe rappelle celle de l'ange Saint Michel de la Pesée des âmes et celle de la troisième Femme au Tombeau. La tête est forte aux traits simples, le nez et la bouche sont bien marqués, on remarquera les deux rides partant des ailes du nez et descendant vers les commissures des lèvres. La chevelure, faite de mèches plus souples, tombe sur le front et descend sur la nuque, atteignant le manche de la houe. Le regard semble fixer un objectif hors de la scène. La face de la robe vers le fond de la sculpture n'est pas travaillée . L'extrémité d'une des chaussures de cet homme déborde légèrement sur l'astragale. Pour ce second personnage, aussi, on remarquera l'aisance du mouvement.

Hypothèse de datation


Le vocabulaire restreint du sculpteur pour marquer les visages, les vêtements malgré la facture soignée, le soin et la minutie apportés, l'identité des thèmes (Daniel, la Pesée) indique la filiation directe des quatte chapiteaux de Saujon avec ceux de la croisée du transept de Saint-Eutrope de Saintes, d'une datation probable autour de 1110. Un certain nombre d'éléments s'en éloignent pourtant et ainsi évitent la copie servile. En outre, le raffinement des plis des vêtements, le traitement des écailles du poisson, etc., laissent à proposer de les dater des années 1120-1130. Il faut aussi noter la parenté stylistique entre les chapiteaux de Saujon.

Le thème

Des quatre chapiteaux exhumés : Daniel dam la Fosse'aux Um, Le Pésement des Ames, La Résurrection et les Saintes Femmes au Tombeau, L'Homme portant un poisson, seul ce dernier semble ne pas être de caractère directement religieux. Ce thème se retrouve -de façon relativement exceptionnelle- dans quelques lieux :

En Saintonge :

- à SAINT-FORT-sur-Gironde, sur un modillon de la façade occidentale, le poisson que le pêcheur porte avec difficulté est de grande taille. En cela le thème se rapproche de celui de Saujon.

En Guyenne :

- à SAINT-MACAIRE (près de Langon), un chapiteau du chevet présente un homme de face en position fléchie, genoux écarrés qui porte, comme un haltérophile, un énorme poisson.
-à GERONS (près de Cadillac), un modillon, très abîmé, côté Sud du chevet, montre un homme portant avec difficulté un imposant poisson sur l'épaule.
- à LOUPIAC (près de Cadillac), un modillon, très érodé, de la façade montre un homme tombant à genoux sous le poids d'un énorme poisson porté sur le dos.
- à COURPIAC (près de Rauzan), petit édifice du Xlle siècle, sur un chapiteau de la porte au Sud, au bas de la nef, un homme porte sur l'épaule un gros poisson.
- à COUTURES (près de Sauveterre-de-Guyenne), sur un chapiteau du portail d'entrée, un homme de facture proche de celle de Courpiac et en position similaire à celui de Saint-Macaire porte un poisson de grande taille qui relève la queue.
- à BOULIAC (près de Bordeaux), en deux exemplaires, l'un dans le narthex, l'autre dans le chœur. Sur celui de l'entrée, un homme debout porte un poisson de taille extraordinaire sur l'épaule, la tête et la queue touchent le sol. Un second personnage vient par derrière à son aide. La seconde représentation, dans le chœur, à gauche, montre un homme seul portant un poisson de plus petite taille, mais imposant, sur l'épaule. Cette scène partage le chapiteau avec un homme luttant contre un monstre.
- à MOULIS (en Médoc) sur un chapiteau, au côté gauche du chœur est représenté un homme debout portant sur l'épaule un poisson de très grande taille, la tête et la queue touchent le sol. La précision des détails du poisson, écailles, nageoires, tête et queue, rappelle celle de Saujon.
- à ESCLOTTES (près de Duras/Saint-Germain-de-Duras, Lot-et-Garonne) où l'énorme poisson, porté sur les épaules d'un homme (Tobie - ?-) enjambe l'angle d'un chapiteau de premier plan que l'on peut rattacher à l'œuvre du grand sculpteur qui a travaillé à l'abbaye voisine de Saint-Ferme. L'homme est dans la même position que celui de Saint-Macaire, peut-être est-il assis, il porte une sorte de robe dont les jambes se dégagent, genoux à angle droit. On remarquera les traces de polychromie (rouge, de la robe).
En Corrèze :
 à LA GRAULIERE, sous le porche.

En Agenais :

 à LAUZUN où l'homme au poisson partage un chapiteau avec un homme qui tient en laisse un singe enchaîné.

En Auvergne
- à l'église abbatiale Saint-Pierre de MOZAC (ou Mozat), où Tobie et Sanson (?) se partagent un chapiteau, séparés par un arbuste aux branches curieusement dissymétriques, si toutefois cette interprétation, des deux personnages -l'un chevauchant un énorme poisson et serrant contre sa poitrine une outre à fiel qui doit guérir son père, l'autre terrassant un monstre (lion -?-) est correcte. On peut se demander si le prétendu Tobie ne recopie pas simplement un personnage chevauchant un dauphin dans un paysage marin participant au décor général d'inspiration profane antique. Ce chapiteau ne ressort donc pas de notre thème. Nous l'utiliserons comme référant.

Charles Dangibeaud signale un exemplaire de ce thème à BESSE - ex Besse-en-Chandesse, aujourd'hui Besse-et-Saint-Anastaise - («Toèie est accompagné par un ange appuyé sur un bâton »)(1). Après analyse visuelle, le chapiteau montre un personnage, debout, tenant à la main une sorte de flacon ; mais aucun poisson n'est représenté. Il s'exclut donc de notre étude. Et peut-il être identifié à Tobie ?

En Béarn :
 à OLORON-SAINTE-MARIE, sur la voussure extérieure du clocher-porche portée par des colonnes - voussure consacrée à la Terre - c'est toute la vie paysanne de l'époque que le sculpteur a représentée : chasse au sanglier, pêche et fumage du saumon, fabrication du fromage, préparation du jambon, travail de la vigne.

En Navarre :
 à SAN SALVADOR de LEYRE (abbatiale).

Il est possible maintenant de remarquer deux points communs : tous les poissons sont de taille extraordinaire, la majorité de ces représentations se trouve à proximité d'un fleuve ou d'une rivière : Saujon, au bord de la Seudre ; Saint-Fort et Moulis, près de la Gironde ; Bouliac, Gérons, Loupiac, Saint-Macaire, sur la Garonne ; Courpiac, Coutures et Esclottes, entre Dordogne et Garonne, proches d'affluents de ces cours d'eau ; à Oloron-Sainte-Marie, les gaves d'Aspe et d'Ossau se réunissent pour former le gave d'Oloron ; Mozac, les saumons de l'Allier sont célèbres et Furetière écrivait dans son Dictionnaire Universel (1690) : « On pêche des saumons jusques dans l'Auvergne »

Typologie

Nous pouvons, dès lors, proposer la typologie relative suivante :
1 - L'homme porte le poisson sur une épaule et plie le genou (ou les deux) sous le poids. Il est de profil.
1-1 L'homme est seul.
1-2 L'homme est accompagné d'un second personnage.
2 - L'homme porte le poisson sur une épaule sans plier sous le poids. Il est de profil.
2-1 L'homme est seul.
2-2 L'homme est accompagné d'un second personnage.
3 - L'homme porte le poisson et effectue une action sur celui-ci. Il est de profil.
4 - L'homme porte le poisson sur les deux épaules, les jambes en flexion. Il est de face.
5 - L'homme ne porte pas le poisson
         
       
        1 
St-Fort-s/G
Cérons
Loupiac   
1-2
    Saujon


2-1
Moulis
  Bouliac (choeur)     Courpiac   
2-2

    Bouliac (narthex)
3
      Oloron-Ste-Marie 

4
  St-Macaire 
Coutures 
Esclottes   
5
  Mozac  

  
Saumon ou esturgeon ?

Bien que la ressemblance n'ait pas été une préoccupation majeure des sculpteurs romans, nous pouvons nous demander sile poisson est un saumon ou un esturgeon. Certains auteurs ayant tranché, un peu rapidement. Les éléments descriptifs correspondent à la description et à la gravure du saumon dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, nous pencherons donc pour cette identification. Elle correspond à celle d'autres sites présentant ce thème : à Oloron-Sainte-Marie, à Mozac, il s'agit évidemment de saumons.

Interprétation

La pluralité de sens des symboles romans rend toute tentative d'interprétation périlleuse. Comme exemple nous ne citerons que la dualité du « lion », monstre androphage, symbole à la fois du Mal (vaincu dans Daniel et les Lions), ou de l'hérésie, menaçant le pêcheur mais aussi de la force chrétienne (saint Marc, citant Isaïe : « Le chrétien doit être sans crainte comme un lion ») ou plus explicitement encore dans la description du Tétramorphe dans l'Apocalypse de saint Jean IV, 6-7-8, sous le nom des « quatre Vivants »:{...] « Le premier Vivant est comme un Lion {...}».

Deux écoles s'affrontent. Pour la première, représentée par Emile Mâle, les auteurs de la collection Zodiaque, et plus récemment M. François Garnier, au Moyen-Age « tout est signe », même si aujourd'hui - huit siècles après l'époque romane - peu d'entre eux nous sont accessibles. Pour la seconde, suivant Henri Focillon, quelle que soit l'importance du symbole, ce qui importe, c'est sa fonction décorative. Il s'agit là bien évidemment d'une simplification des deux thèses.

Une synthèse pourrait être proposée : nous ne connaîtrons jamais les hommes des Xl-XIIe siècles, nous ne pouvons qu'approcher leurs modes de fonctionnement. Le Symbole et le Décor ne sont pas antinomiques ; ces deux lectures peuvent se juxtaposer. Le symbole -figure emblématique du Moyen-Age-n'empêche pas le désir de jouer avec les formes et les lumières. De même, le symbole peut se retrouver derrière l'anecdotique. S'agit-il d'une représentation réaliste d'un pêcheur et d'un paysan ? Ce thème peut sembler profane, aujourd'hui. Le pêcheur et le paysan, le travail de la mer ou du fleuve et le travail de la terre étaient les deux volets de la production vivrière médiévale de la Saintonge maritime. C'est en cela que la lecture profane du thème nous semble le plus proche des préoccupations des commanditaires d'Oloron-Sainte-Marie. Une lecture chrétienne de ce thème profane peut se surim-poser : la pêche miraculeuse. Le poisson plus grand que l'homme, la richesse des vêtements des deux hommes.

Présentation des différentes thèses

Les tenants de Tobie.

Certains auteurs ont voulu le rattacher à l'histoire de Tobie.
Le Livre de Tobie
Les trois livres de Tobie, de Judith et d'Esther font partie ou suivent immédiatement les livres historiques de l'Ancien Testament.
Le livre de Tobie est une histoire familiale. A Ninive, Tobit, un déporté de la tribu de Nephtali, pieux, observant, charitable, est devenu aveugle. A Ecbatane, son parent Ragouël a une fille, Sarra, qui a vu mourir successivement sept fiancés, tués au soir des noces par le démon Asmodée. Tobit et Sarra demandent l'un et l'autre à Dieu d'être délivrés de la vie. Dieu va envoyer son ange Raphaël, qui, sous le nom d'Azarias, accompagne Tobie, fils de Tobit, chez Ragouël, lui fait épouser Sarra et lui donne le remède qui guérira la cécité de son père : le fiel d'un poisson. La tradition sculpturale romane ne gardera que cet aspect du récit, si toutefois, ces représentations correspondent bien à l'histoire de Tobie. Rien n'est moins assuré.
Les tenants de Tobie sont souvent anonymes et évoqués collectivement et ceci dès l'article de Ch. Dangibeaud publié le 1er Octobre 1912, quelques mois après l'invention (Août 1912) : « un porteur de poisson que beaucoup d'archéologues identifient avec Tobie ». C'est le point de départ de l'interprétation reprise de nombreuses fois, sans avoir poursuivi la lecture dudit article, identifiant Tobie. Cependant, page 256 du même article Ch. Dangibeaud précise : « Est-ce Tobie ? J'en doute très fort (,..)». Cette opinion s'est propagée dans le grand public par des articles de presse la reprenant, sans vérifications.

Pour M. Jean Clouet (2) « {...} C'est le responsable moral que le décor sculpté désigne à la réprobation des spectateurs. {...} Cependant, une raison de commodité et de clarté venait à l'appui d'un tel système de schématisation : point n'était besoin de représenter une pluralité de personnages accomplissant le forfait au nom et à l'acquit du responsable, et d'expliquer de surcroît que c'est ce dernier qu'il faut incriminer. ».
M. J. Clouet ajoute : « On ne saurait dire que les commentateurs aient reconnu Tobie d'un élan unanime ; il faut dire que la présence du «paysan » les gênait. C'est bien de Tobie qu'il s'agit cependant. ». Il poursuit en résumant l'histoire de Tobie en privilégiant l'épisode de Sarra et du malheureux sortilège que lui fait subir le démon Asmodée. Ragouël, le père de Sarra, avait fait creuser une tombe pour Tobie. Mais Tobie ne meurt pas pendant sa nuit de noces. Ragouël fait donc reboucher la tombe par ses domestiques. 

II conclut par : « // nous apparaît donc à Saujon, la bêche sur l'épaule, m confirmation de la règle avancée plus haut : c'est celui qui ordonne ou permet l'action, c'est le responsable, que met m scène l'auteur de la décoration, et non le simple exécutant. {... ). Tobie, en rendant la vue à son père grâce au fiel du poisson du Tigre, c'était Jésus apportant la lumière au peuple de Dieu devenu aveugle.».

Dans le cas qui nous intéresse, il ne s'agit pas de susciter la réprobation envers l'instigateur d'un méfait. M. J. Clouet passe du thème de l'expulsion du démon qui habite Sarra (thème jamais associé à la représentation de l'histoire de Tobie dans l'iconographie médiévale) à la guérison de la cécité de Tobit. Pour tenter de montrer que le second homme est Ragouël, M. J. Clouet part del'a priori que le premier est Tobie. Ce qui ne le démontre évidemment pas. Il confond aussi bêche et houe dans sa description qui entraîne l'interprétation du chapiteau historié : on ne creuse pas une tombe avec une houe (outil que le second personnage porte sur l'épaule) mais avec une bêche. C'est pour pouvoir confirmer sa démonstration que M. J. Clouet « confond » les deux instruments.
La présence d'un second personnage près du pêcheur, ainsi que le genou à terre de ce dernier sont pour J. Lamberton (3), une indication que la scène pourrait avoir été inspirée par un texte biblique : le voyage de Tobie et la capture du poisson. Il semble difficile -hors de tout contexte- de souscrire à cette assertion. D'autant plus que la houe n'est pas en rapport avec l'ange Raphaël, et surtout que les deux personnages sont de la même taille, c'est-à-dire qu'ils ont le même statut.

Charles Connoué (4) hésite : « Ces quatre très beaux spécimens d'art roman représentent l'un « Daniel dans la fosse aux lions » ; l'autre « lepésement des âmes » ; un troisième « un pêcheur avec un énorme poisson sur fépaule », peut-être « Tobie » ; le quatrième, une scène de la « Résurrection ». Il ajoute, quant à la datation : « la technique de ces sculptures qui méritent d'être ainsi réemployées, accuse la deuxième moitié du XIIe siècle ».

R. Colle (5), lui aussi ne prend pas réellement position : « Les chapiteaux qui représentent « Daniel {...}, Tobie portant un poisson {...} étaient couverts d'un crépissage où l'on distinguait encore des dessins rouges et jaunes {...}. Il ajoute : « Ces œuvres sont de la fin du Xllème siècle », sans étayer son affirmation par quelque argument que se soit. Puis, il décrit ce chapiteau ainsi : « Tobie ( ?). Un homme chargé d'un énorme poisson met un genou à terre. Un autre homme, portant une houe, soulève la queue du poisson. Ils sont très richement vêtus, et portent des chaussons ». Il fait le commentaire suivant : « Ce thème rare en Saintonge {Saint-fort - Rioux { ?} ) est fréquent en Gironde. On le signale jusqu'en Corrèze ». Puis, il rappelle les doutes de Dangibeaud, en simplifiant l'identification du poisson : il ne mentionne que l'hypothèse de l'esturgeon. Et pose la question : «mais, alors pourquoi ces riches habits ? ».

Autres interprétations

Charles Dangibeaud, dans le même article - p.25, relativise le poids du poisson et suppute que l'attitude du personnage est harmonisée par le sculpteur à celle du second. Or presque toutes les autres représentations de la même scène insistent sur la taille dudit poisson et sur une position de l'homme équivalente. La taille du poisson donc son poids explique cette flexion.
Dangibeaud doute donc de Tobie -qui serait explicite à Mozat (pendant de Sanson). Il faut avoir recours aux réserves de J. Wirth ; et à Besse, où le personnage est accompagné d'un ange appuyé sur un bâton - mais le poisson n'y est pas représenté.

Il voit à Saujon « un vulgaire pêcheur chargé d'un énorme poisson par allusion à quelque pêche fameuse qu'il arrivait de faire dans la Seudre. On remarquera que cette scène s'est rencontrée surtout sur les bords des rivières Garonne, Gironde, Seudre, où les pêcheurs sont à même de prendre de très gros poissons : saumons, esturgeons (vulga, créas). Les porteurs sont des hommes robustes et le personnage qui leur prête aide ne ressemble point à un ange, mais à un simple ouvrier des champs. Nous sommes donc très loin du poisson qui épouvante Tobie, loin de l'ange qui donne le conseil de s'emparer du fiel salutaire. A titre de comparaison, on pourrait citer les bergers chargés d'une brebis qui ne sont pas tous des Bons Pasteurs. » Donc, pour Ch. Dangibeaud, il s'agit bien d'un pêcheur.

Pour François Eygun (6), cette figure : « ne pouvait être Tobie ni un symbole uniquement abstrait ». Et il compare ce chapiteau à la voussure romane du tympan de Sainte-Marie d'Oloron. Il ajoute : « s'il fallait y chercher une allusion mystique, comme c'est probable, ce ne pourrait être que le bienfait providentiel de la manne du désert ». Il ouvre, là, une nouvelle piste d'interprétation.

Françoise Leriche-Andrieux(7) se contente de : « une histoire plus quotidienne : la pêche au saumon et le travail de la terre (.,.). ». Elle souscrit donc à une lecture profane.

René Crozet (8) évoque, pour les réfuter, l'opposition de deux allégories : la Terre et la Mer. Dès la description du chapiteau, il indique que deux personnages s'opposent, alors qu'au contraire, ils se viennent en aide. Même si nous conservons l'hypothèse des allégories, elles ne s'opposent pas, mais se complètent. Il réfute cette lecture par l'éloignement de la mer de nombreux sites possédant cette représentation (il oublie de citer Moulis). S'il s'agissait des allégories du travail de la terre et de la pêche son argument tomberait. Ce qu'il faut cependant retenir de Crozet, c'est sa comparaison avec Oloron : " A Oloron, les personnages porteurs de poisson -ils sont trois- sont mêlés à des égorgeurs de porcs évocateurs de festins très profanes. "

M. Christian Geinsbeitel  rappelle le portail de Notre-Dame d'Oloron et son inspiration profane. Et ajoute qu'une interprétation plus religieuse est possible : Tobie et Tobit. (voir la réfutation supra). Mais il conclut en précisant qu' « // est difficile de trancher dans un cas aussi éloigné de son contexte ».

Pierre Bouchoulle (10) voit en « le laboureur et le pêcheur », les symboles du clergé régulier (laboureur-défricheur) et du clergé séculier (pêcheur d'âmes). Vision totalement anachronique, au XHe siècle les ecclésiastiques étaient-ils perçus comme au XIX et XXe siècles ?. De plus, quant à la datation il suit Dangibeaud, à partir de l'analyse des coiffures des Saintes Femmes analogues à celle d'Aliénor d'Aquitaine sur son gisant de Fontevrault qui daterait de 1210-1215.

Notre interprétation

II ne peut s'agir de Tobie : aucune allusion au fiel et à un contenant (outre, flacon, ou autre -qui parfois peuvent suffire pour symboliser Tobie). De plus, le second personnage ne peut être assimilé ni à l'ange Raphaël (il ne porte pas d'ailes, la houe n'a jamais été l'attribut de cet ange et il est chaussé ; seuls le Christ, les Apôtres et les Anges sont généralement pieds nus dans la sculpture romane), ni à Tobit (il est aveugle et ne pourrait utiliser la houe ni pour travailler la terre, ni pour ensevelir les morts, ni aider son fils à porter le poisson salvateur - chronologiquement impossible dans le Livre de Tobie. On notera l'importance du second personnage dans les arguments de réfutation. Il s'agit donc d'un thème profane : le pêcheur et le cultivateur. La richesse, matérielle, apportée par une pêche exceptionnelle, mais l'est-elle réellement, pourrait être symbolisée par la richesse vestimentaire.

Mais on peut formuler une hypothèse d'interprétation religieuse, une proposition de lecture qui ne contredirait pas la première thèse, au contraire. Elle lui donne un second sens symbolique, comme souvent dans la sculpture romane.

Outre l'homme transportant un poisson = pêcheur, thème éminemment profane, la comparaison avec Oloron s'impose, alors - un élément constitutif du thème - la présence d'un second personnage, souvent négligée par les commentateurs - nous semble donner une nouvelle perspective à la première lecture d'un homme portant un poisson assimilé à un simple pêcheur. Cette seconde présence, rare puisque rencontrée uniquement à Bouliac (narthex) et à Saujon, traduit un acte d'entraide qui modifie la lecture du message. Et s'il y a message chrétien c'est là qu'il faut le chercher : la solidarité. En cette époque de croissance économique, d'expansion démographique et simultanément des prémices de l'individualisation (début des dénominations individuelles), l'aide est primordiale, vitale. Le Pêcheur et le Paysan s'associent dans l'effort pour produire des ressources vivrières. Le discours de l'Eglise tend à proposer aux hommes une vision en perpective de leur avenir, au-delà d'une durée de vie. La richesse de la récompense lors du Jugement Dernier, l'éventualité du Salut grâce à la protection divine, démontrées ici par la richesse vestimentaire, qui s'explique ainsi. La richesse des âmes, la richesse symbolique du vêtement. L'excès même de la richesse des vêtements et des chaussures en accrédite la valeur symbolique. Ce que l'on peut savoir, grâce aux quatre chapiteaux retrouvés à Saujon, et malgré leur indépendance de tout contexte, du programme iconographique du prieuré Saint-Martin, donne l'impression d'un acte de foi -la Résurrection, la Prorection divine, la Délivrance du péché de l'âme chrétienne.

La position fléchie des deux hommes, le genou à terre pour le porteur du poisson, pourrait être lue - aussi, sans perdre de vue
l'interprétation profane - comme signe d'infériorité, de soumission à Dieu, à qui serait offert le poisson, symbole des richesses terrestres et symbole religieux (l'offrande du poisson étant un thème biblique présent dans l'iconographie médiévale). L'offrande du poisson serait le geste symbolique du passage d'un monde à l'autre : de la Terre au Ciel, de l'humain au divin, rite de passage, rite d'éternité.

Ce chapiteau de première lecture -apparente- profane s'inscrit donc bien dans une volonté mystique, dans une pensée cohérente orientée vers la foi dans le Salut et vers une vision eschatologique. Ce programme iconographique est courant au début du Xlle siècle. La parenté factuelle entre les quatre chapiteaux de Saujon est aussi le signe d'une appartenance à un même projet, relayé par les moines bénédictins.

Conclusion sous forme de vœux

l/ II serait opportun pour mettre réellement en valeur ces spécimens remarquables de la sculpture romane saintongeaise de les faire profiter d'un meilleur éclairage.
2/ La reprise des fouilles aurait l'avantage de faire resurgir du sol qui a si bien conservé ces chapiteaux un des plus anciens éléments du patrimoine architectural de Saujon et peut-être de découvrir un contexte iconographique qui ferait avancer la recherche historique.


Bibliographie

Outre les ouvrages référencés dans le corps de l'article nous avons utilisé :
Barrali Altet (X.), Art roman en Auvergne, Ouest-France, Rennes, 1984.
Craplet (B.), L'abbaye Saint-Pierre de Mozat, Imprimerie Lescuyer, Lyon, 1989.
Davy (M.-M.), Initiation à la symbolique romane (Xlle diècle), Flammarion, Coll. Champs, Paris, 1977.
Duguy (R.), Petit bestiaire roman d'Aunis et Saintonge, Rupella, La Rochelle, 1998.
Fornas (F.-P.), Le bestiaire roman et son symbolisme, La Taillanderie, Châtillon-sur-Chalaronne, 1998.
Garnier (F.), Le langage de l'image au Moyen Age I, Signification et symbolique, Le Léopard d'Or, Paris, 1982.
Garnier (F.), Le Langage de l'image au Moyen Age II, Grammaire des gestes, Le Léopard d'Or, Paris, 1989.
Garnier (F.), Thésaurus iconographique, système descriptif des représentations, Le Léopard d'Or, Paris, 1984.
Garnier (F.), L'Ane à la lyre, Sottisier d'iconographie médiévale, Le Léopard d'Or, Paris, 1988.
Wirth (].), L'image à l'époque romane, Cerf, Paris, 1999.
La Bible de Jérusalem, Cerf, Paris, 1998.

(1) Cb. Dangibeaud : * Fouilles à Saujon » dans la Revue de Saintonge et d'Aunis. Bulletin de la Société des Archives Historiques. XXXHe volume, 5ème Livraison, 1er Octobre 1912, p. 256.
(2) J. Clouet, Un « roman » à clé : la statuaire religieuse du Xlle siècle en Saintonge —II- Dans l'Ancien Testament : les ascendants du Christ. SEFCO -Tome XIX- lOème livraison, juillet-Août 1986, N°135,p.580-582.
(3)J. Lamberton, Lire nos vieilles pierres. Le Cercle-d'or, Les Sables a"0lonae, 1979.
(4) Ch. Coanoué, Les églises de Saintonge. Livre II « Saintes et Marennes », p. 123-
(5) R. Colle, Une église disparue de Saujon. Texte polycopié.
(6) F. Eygun, Saintonge romane. Abbaye de La Pierre-qui-vire, Coll. Zodiaque, 1970,p.238.
(7) P. Leriche-Andrieux, Itinéraires romans en Saintonge. Abbaye de La Pierre-qtii-vire, Coll. Zodiaque, Les travaux des mois, 13, 7976, p.76
(8) R. Crozet, l'Art roman en Saintonge. Ed. A. et}. Picard, 1971,p.l60-161
(9) Ch. Geinsbeitel, in L'imaginaire et la foi. La sculpture romane en Saintonge, s.d. Jacques Lacoste. Christian Pirot éditeur, 1998, article : « Saujon. Chapiteaux de l'ancienne église Saint-Martin » p.328-329.
(10) P. Bouchoulle, Saujon, seigneurie-baronnie et le cardinal de Richelieu. Luçon, 1965.p.27.


Bulletin de la Société d'Histoire et d'Archéologie en Saintonge Maritime N°22-2001




Mise à jour dec 2013/nov 2014 avec les photos d' ARBIS/janv 2015 Lagraulière et le sermon/2019/2020 ajout de la publication de J.P. Hible.


 

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